BENIE SOIT LA RETRAITE !

 

Deux images s’entrechoquent immédiatement en moi : Gwendoline ,adepte de  ces croisières à succès pour les « séniors » ,convaincue avec eux tous  que la retraite n’est rien ,voire même unanimement persuadée avec eux que les retraités sont chanceux ;

et puis le visage  soucieux et inquiet d’Anne –Marie face à moi dans mon cabinet de psychanalyste :

« Je suis enseignante en classes primaires , il  me reste deux ans avant de me retrouver en retraite ; je redoute ce moment , je dors mal , j’y pense souvent ;qu’est-ce que je vais faire ? J’ai le pressentiment qu’il y a autre chose après mais quoi ? »

Comment concilier ces deux représentations si paradoxales du phénomène « retraite » ?

La première approche  privilégie l’argument de vacances prolongées à l’infini , la promesse de libertés multiples  méritées et tellement espérées ! Tant est si bien que jamais n’apparaît le travail  du déni à l’œuvre ,  qui finira par englober aussi bien l’étape  suivante de la vieillesse que celle ultime de la mort. « Etre vieux » ne résiste pas à la dictature du jeunisme.

La seconde approche plus intimiste laisse entrevoir que rien n’est simple , que rien ne va de soi, que  des souffrances viennent ébranler les fondations de la personne ! Aussi y devine t’on d’ores et déjà la nécessité d’un cheminement  , d’une véritable traversée , d’une croisière  celle-ci toute  intérieure .

De quoi Anne-Marie a-t-elle peur ? Plusieurs strates composent ses angoisses .

En tout premier , intervient la peur d’être inactive , et par voie de conséquence inutile. Puis curieusement la peur de la liberté offerte par cet arrêt des contraintes professionnelles : qu’en faire ? Quand des années durant en bonne fonctionnaire tout fut « réglementé » !

Viennent également les perspectives de cohabiter au quotidien avec son époux dont la retraite interviendra un an après la sienne .C’est commode d’être mobilisé chacun par ses activités professionnelles , cela évite parfois de se rencontrer  vraiment, seul et ensemble .

« Je suis tellement Anne-Marie , institutrice de CE1, que mon identité personnelle est comme absorbée par mon identité professionnelle ! » me confiera t’elle . Oui , c’est le sentiment d’exister exclusivement par son métier qui se disloque ; du coup ce sont les fondations mêmes de son être qui sont ébranlées .

Un nouveau cran sera encore franchi après son pot de départ qui interviendra plusieurs mois après la date d’arrêt .Ce rituel de départ s’il officialise la fin d’une étape , ne laisse en rien prévoir la suite :

«  J’apporte du soutien à des élèves en difficultés , mais cela ne me suffit pas ! J’aurai perdu quelqu’un de cher ce ne serait pas différent . »

Mon analysante perçoit progressivement ce qu’elle perd mais ne mesure pas encore ce qu’elle pourrait gagner ; l’emporte  pour l’heure  la peur de « se perdre ».

A quoi Anne-Marie est-elle en définitive conviée ? Ce moment charnière n’est pas le premier, il succède à ceux rencontrés lors de la première rentrée scolaire , à celui du premier poste , à celui du passage à la vie de couple , à la venue du premier enfant . En conséquence , ce n’est pas tant l’événement  éprouvant qui importe , mais bien la manière d’y faire face .

Anne-Marie a su affronter tous les rendez-vous précédents avec plus ou moins de  bonheur  , pourtant cette traversée demeure particulière .

Ou apprend-on à s’engager dans une seconde partie de la vie , devenue aussi longue que la première partie du fait des progrès de la médecine ? Ou apprend –on à a ne pas juste subir la vieillesse ? Ou apprend-on à mourir ? Rien ne va de soi , tout est à apprendre , à conquérir .

Voilà la mesure que reçoit Anne-Marie et qui se résume par ces mots confiés lors d’une séance :

« Vous savez ,je ne voudrai pas me retrouver un jour avec la sensation d’être passée à côté de ma vie ! »

Cette peur d’une vie vide , sans sens , sans utilité autre qu’un métier qu’il a fallu inexorablement abandonner , n’est-ce pas précisément le rendez-vous auquel nous convie ce moment tout particulier qu’est « la retraite »?

En ce sens l’étape qu’est l’arrêt du métier est non seulement nécessaire mais qui plus est une bénédiction : car sans ce choc , Anne-Marie aurait continué à se fuir , et étouffer en elle toute question essentielle.

Les subterfuges que sont les vacances et les loisirs sans fin , l’activisme à outrance lors de cet âge ne suffiront pas à masquer que cette vie, selon cette orientation est déjà morte.

La retraite nous met chacun devant la plus grande des maladies humaines : une vie sans sens .

Accepter de vivre la retraite comme un tremplin  c’est pouvoir trouver ce pourquoi nous nous sommes un jour incarnés , et passer le reste de la seconde partie de sa vie à s’y consacrer.

« Vous savez depuis nos échanges , j’ai bien réfléchi ; j’ai décidé de retourner à l’école! Non pas en tant qu’institutrice , mais comme élève ,cela me changera! ; une école de la vie intérieure , je suis tellement analphabète pour toutes ces questions que j’ai besoin d’aide et l’envie d’apprendre. »

Anne-Marie va bien , depuis elle a rejoint une école spirituelle .

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