La réconciliation en psychanalyse corporelle

Jean-Luc Kopp, psychanalyste et psychanalyste corporel

Le vrai drame de l’enfant doué, la tragédie d’Alice Miller vient de paraître. J’ai tellement été bouleversé à chaque parution des livres de la célèbre psychanalyste que je ne résiste pas au bonheur promis par ce nouvel opuscule. Qui plus est, c’est son fils Martin Miller qui l’a écrit.
Alice Miller a contribué en osant s’attaquer aux dogmes vénérés de la psychanalyse orthodoxe à faire évoluer la théorie et la technique. Et C’est sous les auspices de cette devancière que j’ai à mon tour oser m’intéresser à une psychanalyse qui sortait des sentiers battus; c’est ainsi que j’ai été attiré par la psychanalyse corporelle.
En ouvrant ce livre, j’ai d’abord eu un choc en lisant les mots de son fils devenu lui-même thérapeute :
« Elle a tenu sous clé son histoire toute sa vie. » …
Elle, qui n’a eu de cesse de briser le mur du silence entourant l’enfant et son histoire traumatique, elle qui a consacré sa vie à encourager chaque patient à découvrir la vérité de ce qui lui était arrivé et à pouvoir ainsi lever les refoulements, elle-même s’en serait exemptée!
Alice Miller n’aurait pas su, ni voulu partager tout un pan de sa vie avec son fils !
Et je découvre la souffrance de cet homme qui a été jusqu’à mener son enquête pour découvrir tout ce qui touchait au judaïsme, à la Pologne, à la persécution des nazis enduré par sa mère.
Et c’est par le partage avec les lecteurs de ce livre qu’il a pu briser le mur du silence.
Cette histoire m’a touchée. J’ai été ému de suivre et partager le parcours de quelqu’un ayant trouvé la clé susceptible d’ouvrir les serrures qui nous rendent prisonniers de notre drame. Et je comprends parce que cette expérience corrobore la mienne, la nécessité impérieuse de tenter de se réconcilier avec son histoire.

Et cela permet de mettre en avant deux questions :
– Est-il nécessaire pour se réconcilier avec son histoire de la partager avec ses parents ?
– Est-ce une nécessité pour les parents de confier leur propre histoire à leurs enfants pour les en délivrer ?

La psychanalyse corporelle répond à ces questions : elle propose un travail sur soi qui ne réclame pas de confidences entre parents et enfants. Dans cette méthode, être libre de son histoire n’appartient qu’à soi.
Le processus de réconciliation en psychanalyse corporelle se fait en soi, par soi et se décline selon plusieurs paramètres qui se complètent.

En premier lieu, dans cette méthode il s’agit de partager son histoire avec l’accompagnateur qu’est le psychanalyste corporel et non avec des gens de sa famille ; Le psychanalyste a été au bout du revécu de sa propre histoire traumatique. Et parce qu’il l’a affrontée, il peut entendre et surtout permettre à l’analysant de supporter la vérité de son histoire. L’analysant revit en séance les évènements douloureux de ce qui lui est arrivé dans le passé et le psychanalyste se prête dans un jeu de transfert à figurer le ou les protagonistes de l’histoire, ceux que nous appelons les « bourreaux de circonstance ». Ce sont souvent nos propres parents puisqu’il s’agit d’évènements de notre enfance. L’analysant n’en demeure pas moins capable dans la séance de verbalisation, de trouver une juste distance et une capacité à déjouer les projections. D’abord il peut crier sa haine contre ce « bourreau » de son histoire pour découvrir à la fin de ce travail psychanalytique qu’il ne s’agissait que de maladresses d’amour liées à l’histoire de ce parent.
Alors la haine tombe et nait une profonde réconciliation avec notre famille, bien plus forte que n’auraient pu le faire les mots.
En second point, ces séances se font en groupe et la dimension de groupe, offre une expérience supplémentaire de réconciliation. Dans le temps de verbalisation chacun prend la parole individuellement, mais en présence des autres analysants. Ce partage est indispensable pour conscientiser ce qui s’est passé : le grand respect avec lequel les autres agit comme un baume : malgré « l’atrocité » de ce qu’il vient de livrer il ne se sent pas jugé mais regardé et aimé.
Or nos scènes traumatiques sont vécues comme de douloureuses rencontres entre un enfant et un représentant de l’espèce humaine. Elles nous ont immanquablement conditionnés à douter, à ne plus faire confiance, voire à renoncer à aimer autrui. Mais ce partage, dans le temps de verbalisation, fait naître un amour si authentique entre celui qui se livre et ceux qui l’entendent que cela le réconcilie avec l’humanité.
Troisième point: Le travail sur la biographie, auquel se réfère Martin Miller dans son livre, se fait ici séance après séance, scène traumatique après scène traumatique. La psychanalyse corporelle ne réclame pas de reconstituer à coups d’archives consultées, de témoins interrogés, les pans de biographie occultés. L’analysant découvre, par le revécu des scènes « traumatiques » de son enfance, toute la réalité de son histoire. Rien n’est laissé dans le secret.

Et enfin quatrième point :
Découvrir notre histoire, c’est retrouver, à travers la mémoire du corps, le petit enfant que l’on a été. C’est une rencontre presque charnelle entre ce petit enfant et l’adulte que nous sommes devenus, loin de toute interprétation ou reconstruction intellectuelle. Et retrouver la souffrance de ce petit enfant, c’est avoir la possibilité de pouvoir enfin le consoler.
Il s’agit donc d’une double réconciliation entre soi et l’enfant intérieur et entre soi et le « bourreau de circonstance » de notre scène traumatique. C’est un dialogue intérieur de soi à soi sans qu’intervienne le bourreau réel.
De plus, cette réconciliation avec son passé ouvre la possibilité d’un travail intérieur pour améliorer notre vie présente. Notre histoire est sans cesse présente en nous car nous fonctionnons dans un mécanisme de répétition de notre passé.
Pouvoir superposer à l’instant vécu le moment du passé correspondant suffit à pouvoir se libérer du conditionnement de notre drame. Cela nous évite de régler des comptes avec nos proches et nous délivre de l’impérieuse nécessité de remettre inconsciemment en scène notre histoire par autrui interposé.
Le partage de la vérité rompt comme une espèce de sortilège, casse une programmation qui peut même être trans-générationnelle.
Dans Le drame de l’enfant doué Alice Miller écrivait:
« tout humain porte sans doute en lui une chambre secrète , plus ou moins ignorée de lui-même, qui recèle les accessoires du drame de son enfance ».
Toute la difficulté est de pouvoir y accéder et trouver le courage d’y entrer. A travers les différentes réconciliations évoquées ci-dessus, il devient possible de pénétrer le drame véritable, de se l’approprier, de s’en laver jusqu’à se réconcilier avec ce passé, ces protagonistes et cette programmation inconsciente qui se répète de jour en jour.
Il ne s’agit pas de se débarrasser de son histoire mais d’en être libre. Sans cesse elle revient nous interpeller pour rechoisir d’agir en être libre plutôt que de se contenter de la répétition qu’engendre cette programmation cellulaire.

4 réflexions au sujet de « La réconciliation en psychanalyse corporelle »

    • Non en aucun cas ; je suis psychanalyste verbal à l’origine et c’est parce que j’avais un goût d’inabouti tant du côté de ma propre réconciliation , que du côté des patients que j’ai cherché une autre façon de bénéficier et pratiquer la psychanalyse.J’avais besoin de trouver du sens , du concret , de l’intime conviction sur ce qui m’était arrivé , et un vrai pardon complet et durable.La psychanalyse corporelle a répondu à mes attentes. En ce qui concerne la durée , outre le fait que l’on sait quand on commence une psychanalyse corporelle et quand on la termine , 3 à 4 années suffisent à visiter ses quatre traumatismes;dernier point si vous le souhaitez , je vous invite à prendre contact et je vous recevrai volontiers pour compléter ces premières réponses .

  1. Je pense même que l’on peut faire beaucoup de mal à ses enfants en partageant son vécu quand ils ne le demandent pas expressément : justement Alice Miller explique tout cela et la nécessité de préserver le cheminement de chacun vers sa vérité et sa souffrance. C’est particulièrement difficile avec ses enfants, lorsque les intéressés ne cheminent pas en parallèle.

    • C’est l’intérêt du livre du fils d’Alice Miler que de souligner , et questionner ce point que vous soulevez .Le parcours du pardon auquel convie la psychanalyse corporelle permet justement d’éviter ces écueils qu’à juste titre vous mentionnez .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *