Changer son regard sur la dépression

« Ça suffit ! Je n’en peux plus ! », « À quoi bon ? », « C’est trop tard », « Je n’y arriverai pas ». Ces propos ne sont pas l’apanage de la clientèle du psychanalyste. Chacun d’entre
nous, parmi ses proches, ses amis ou ses collègues a pu les entendre, voire les prononcer lui-même.

UN ÉTAT DES LIEUX

Selon le professeur Lôo, psychiatre, 15 % des Français ont été, sont ou seront déprimés au cours de leur vie. L’organisation mondiale de la santé, quant à elle, indique que le risque de dépression est élevé dans tous les pays et annonce que les maladies dépressives atteindront le deuxième rang dans le monde en terme de coût juste derrière les maladies coronaires. Ces chiffres attestent du problème de santé publique que pose la
dépression mais questionnent aussi sur l’approche à donner à cette maladie. La dépression soulève un paradoxe : elle fait peur en se trouvant souvent assimilée à la folie et pourtant sa gravité réelle n’est pas toujours prise au sérieux.

De nombreux livres écrits sur le sujet prouvent l’intérêt majeur porté à cette maladie mais admettent également la difficulté à en venir à bout. D’un point de vue pharmaceutique, la recherche bat son plein : The Lancet Psychiatry, revue scientifique médicale, annonçait récemment que la psilocybine (principe actif de certains champignons hallucinogènes) pourrait être un remède contre la dépression. Une véritable « neuro-économie » se dessine, que rien ne semble arrêter, comme la découverte de nouvelles molécules dont certaines seraient susceptibles d’« effacer » les souvenirs ! Les sujets souffrant de cette maladie sont-ils vraiment pris en considération ou seulement réduits à des cerveaux machines réparables ? Les guerres, le terrorisme, le chômage, l’avenir incertain, le stress croissant au travail sont aujourd’hui autant de raisons pour basculer dans la dépression. Devant cet état des lieux pessimiste, ne serait-il pas temps de modifier notre regard sur ce mal du siècle ?

LA DÉPRESSION, CHANCE OU MALCHANCE… ?

Le psychiatre Yves Prigent nous parle de « traversée » dépressive en insistant sur le fait qu’à son issue, l’individu ne sera plus le même : cette expérience douloureuse l’aura enseigné et transformé. Quels sont les signes nous permettant de détecter la dépression ? Le plus visible est sans doute la tristesse. Le déprimé est habité par un sentiment de grisaille (noirceur ?) : les activités qu’il pratiquait ne lui procurent plus de plaisir ; il devient pessimiste jusqu’à se sentir bon à rien ; il perd l’estime de lui-même et ressent un sentiment d’échec et d’impuissance ; il devient indifférent à sa propre personne, aux autres et à la réalité. Un second signe significatif est la perte de volonté : les pensées, les mouvements, voire l’élocution fonctionnent au ralenti ; tout élan de vie a disparu ; le sommeil, l’appétit, la sexualité sont également impactés. De plus, un sentiment de culpabilité habite le dépressif qui se sent fautif dans les évènements qui arrivent. Il s’éteint petit à petit. Enfin le blocage est un autre signe caractéristique de cette maladie : le déprimé ne trouve pas de solution face à cette situation qui est sans issue et dans laquelle il se sent impuissant. Faire le mort est la seule chose qu’il lui reste mais qui va le conduire à une profonde désespérance. L’entourage du malade, quant à lui, est souvent face à l’incompréhension et au désarroi : « Pourtant tu as tout pour être heureux ! », « Pourquoi un visage si triste ? », « C’est une question de volonté ! Secoue-toi ! » Faut-il alors considérer la dépression comme une horrible fatalité ? Et si elle était plutôt une chance à saisir ? Les deux exemples qui suivent illustrent deux façons de vivre cette maladie.

Du refus de s’en sortir…

Aristide a tout pour être heureux : une épouse attentionnée, une petite fille pleine de vie, des biens assurant son aisance matérielle. Pourtant, régulièrement, il est terrassé par des crises de profond désespoir. Il ressasse alors ses échecs et sa culpabilité jusqu’à les noyer dans l’alcool. Il est en guerre permanente contre tout en imputant systématiquement tout ce qui ne va pas à autrui. Il se détruit petit à petit. Comment expliquer cette force obscure qui le prend en otage et le manipule ? Certes, il vit quelques moments de lucidité mais si rares qu’ils ne lui permettent pas de convenir qu’il souffre et qu’il a besoin d’aide. Il pense être maître de sa vie alors qu’à l’intérieur de lui, un petit enfant est en train de crier sa détresse, en vain. De quoi Aristide se sent-il coupable au point de s’interdire d’aimer et d’être aimé ? Il faut remonter dans son enfance pour comprendre les mécanismes qui se sont mis en marche et qui lui imposent ce mal-être aujourd’hui. Très tôt, il a été placé en pension avec, en guise de tendresse, des violences parentales qui le conduisent à se sentir coupable d’exister. Ce sentiment va s’inscrire dans ses cellules et va se répéter inexorablement si bien qu’adulte, il continuera à souffrir son existence comme s’il en était le seul coupable. N’est-ce pas précisément la culpabilité de la victime innocente qui se trouverait à l’origine des tourments dépressifs d’Aristide ? Il se condamne lui-même en s’auto-punissant dans le seul but d’expier sa culpabilité, d’où ce besoin irrépressible de générer des conduites masochistes d’échec et d’humiliation. Nous sommes bien ici devant la répétition inconsciente d’une histoire à laquelle se soumet Aristide.

L’enfer c’est soi-même lorsqu’on se refuse à aimer

Convaincu que tout allait bien dans ma vie, il aura fallu qu’un évènement grave survienne – la perte de mon fils à la naissance – pour me faire prendre conscience que la dépression rôdait. L’effondrement fut tel que tous mes savoirs furent dissous. Ma tristesse et mon impuissance face à cette épreuve se transformèrent en un certain nihilisme. Pourtant, ni ce vide en moi ni le « prêt à penser » que proposait la psychanalyse traditionnelle ne parvinrent à éteindre ma quête de sens. J’entendais au plus profond de moi qu’il devait y avoir un sens à cette épreuve que j’avais à découvrir. Mon petit garçon lourdement handicapé en s’éteignant m’a fait comprendre combien j’étais moimême un « estropié de la vie » que j’ignorais tant ! C’est la psychanalyse corporelle puis la formation pour l’exercer qui m’ont permis de mettre un sens sur cette traversée dépressive, en accédant à une connaissance approfondie de moi-même. Rencontrer le petit Jean-Luc handicapé de la vie m’a conduit à une complète réconciliation avec mon histoire personnelle mais aussi avec mes proches. J’ai pu ainsi reconstruire mon espace intérieur en accordant mon pardon à ma propre histoire. Refuser un travail d’assainissement intérieur tel que celui proposé par la psychanalyse corporelle condamne le déprimé à demeurer absent à lui-même et par voie de conséquence à la vie. L’enfer c’est soi-même lorsqu’on se refuse à aimer.

LA DÉPRESSION OU LE REFUS DE CONSENTIR À SOI…

Il ne s’agit pas de prétendre que la psychanalyse corporelle est le remède universel aux maladies dépressives, mais elle permet de rencontrer « l’enfant intérieur souffrant » qui réclame d’être enfin considéré et consolé. Un travail de réconciliation avec elle-même et avec les autres permet à la personne dépressive d’ouvrir son coeur. Qu’a-t-il manqué à Aristide ? Vouloir trouver un sens à ce mal-être qui l’écrasait et accepter de commencer un travail sur lui-même. Venir à bout du non-sens, se réconcilier avec soi, s’affranchir du poids de son histoire passée conduisent à être soi, s’aimer et par conséquent aimer les autres et aimer la vie.

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