Devenir un homme authentique?

« Quand on est un garçon, on va à la guerre! » : voilà comment une petite fille de quatre ans interpellait ses copains de jeu. Au même moment, un bras de fer grotesque et inquiétant opposait Donald Trump et son homologue nord coréen Kim Jong-Un. A quoi assistons-nous ? Au combat de deux chefs de guerre ? A l’affrontement de deux dirigeants politiques responsables ? Ou à la bagarre de deux adolescents prêts à en découdre en brandissant chacun sa virilité? Curieuse représentation de la masculinité me direz-vous?
Et si ces deux situations nous offraient l’occasion de nous interroger : « qu’est-ce qu’être un homme? », « qu’est-ce qu’une masculinité authentique ? », « quel homme ai-je envie de devenir? »

Avant d’être un homme, avant d’être un père, nous commençons par être fils : quel fut mon modèle paternel? Chaque soir, ma mère veillait à ce que nul cri, nulle agitation ne viennent déranger mon père après sa journée de travail. Il s’agissait pour moi de gommer mon identité d’enfant insouciant, joueur et forcément bruyant. En parfait despote familial il entendait que tout converge à son service. S’il était contrarié, contredit ou frustré, les cris, les insultes puis les coups avaient tôt fait de terroriser et soumettre le malheureux perturbateur.
Enfant j’ai appris à être docile, obéissant et à me sacrifier pour contribuer au maintien tout relatif d’une pseudo paix familiale. Mon père ne jouait quasi jamais avec mon frère jumeau et moi, il ne savait pas. J’avais beau faire le mort pour ne pas lui déplaire, je n’évitais pas pour autant son impulsivité, ses coups d’éclat. Mon père était en guerre permanente: il avait besoin de se plaindre, de critiquer, d’avoir des ennemis quitte à s’en fabriquer. Ma mère subissait également ses foudres, son dévouement excessif n’obtenait comme seule rançon qu’un mépris certain envers sa personne.
Les femmes n’étaient pour lui que des proies à séduire, posséder et délaisser. Le couple parental ne fut pas un modèle d’amour respectueux et harmonieux. Quel goût ai-je longtemps gardé de cette enfance confisquée? Je me sentais orphelin de père, n’ayant jamais connu de relation aimante avec lui. Je n’avais nulle estime de moi tant le fait d’être rabroué par ses sempiternelles paroles -« petit con »-continuait de me poursuivre. Mon cœur était cadenassé, comme pétrifié devant les expériences douloureuses et dures subies: il n’était plus question de se laisser toucher par quoi que ce soit ni par quiconque. J’avais peur, honte. Et sacrément besoin de » re-pères », mais où trouver un modèle masculin digne de ce nom?
Ce sont mes années de psychanalyse verbale d’abord puis surtout celles passées en psychanalyse corporelle, tant du côté psychanalysé que du côté praticien, qui vinrent à bout du processus de résignation, de pétrification à l’oeuvre.
Les hommes que j’ai rencontrés n’avaient rien de commun avec la figure du macho qui caractérisait mon père. Pas plus qu’avec cet autre cliché réduisant les hommes à des figures inconsistantes, à des mollassons. Eux étaient ce qu’ils disaient. Aucune distorsion entre l’apparence et leur être profond. Une infinie tendresse les animait. Une véritable puissance se dégageait d’eux. Le jeune adulte que j’étais demeurait interpellé, et confiant: je commençais à croire que cela devenait possible de s’accomplir en tant qu’homme. A quoi tenait cette authenticité? Ces hommes n’étaient pas des surhommes, simplement ils n’avaient pas craint d’affronter leur histoire, leur intimité la plus enfouie. Qu’y ai-je gagné?
De me connaître: je découvrais combien “l’orphelin muet, impuissant et incapable d’aimer” gouvernait ma vie ; j’ai appris à en convenir puis à réconforter cette partie blessée en moi. Certes les années avaient passé, pour autant la programmation traumatique restait agissante.
De pardonner: oui une vraie réconciliation sous-tend le parcours suivi en psychanalyse corporelle; j’ai pu pardonner à ce fils spolié de son enfance, son incapacité à empêcher l’inéluctable, j’ai pu pardonner à ce père violent son éducation sous terreur. Le fait d’avoir découvert combien lui-même avait été un fils méprisé et nié par son propre père, m’y a aidé. J’ai pu à mon tour devenir père.
De me remettre debout: j’ai appris au plus intime de ma chair que l’essentiel n’était pas d’avoir été un enfant sacrifié mais que l’inouï consistait à pouvoir s’en extraire et s’en affranchir. Et ainsi retrouver une énergie de vie.
Cette initiation par la psychanalyse corporelle et grâce à mes pairs, a réparé puis construit ma masculinité. Certes, je n’ai pas eu recours aux modèles en vogue, vantant tel sportif, tel artiste ou tel philosophe pas plus que tel leader politique.A vrai dire ce sont d’autres modèles masculins auxquels je me suis référé: il s’agit des hommes de la Bible. Ils ont complété en le précisant le panel des caractéristiques d’une masculinité aboutie. Et d’une virilité authentique.
A travers Samson, David, Salomon notamment, ne sommes-nous pas devant des archétypes du guerrier, du roi, de l’amant? S’ils suivent tous un chemin de virilisation, ils dessinent également ce que nous pourrions appeler une spiritualité virile.
Samson s’apparente au guerrier-type. Son attrait pour la lutte, son irascibilité, sa force masculine ne le présentent pourtant pas comme un violent. Jamais il ne se trouve dominé par son agressivité, ni incapable de la gérer, ainsi lorsqu’il terrasse le lion. Samson n’est pas tout-puissant. L’épisode connu avec Dalila l’illustre: si on coupe la chevelure de notre valeureux guerrier, sa force l’abandonne. Comme beaucoup d’autres héros masculins de la Bible, il possède un point de vulnérabilité. Par contre, il ne redoute pas d’exposer sa fragilité, ni n’éprouve le besoin de se dissimuler derrière une carapace. Les Philistins s’emparèrent de lui, lui crevèrent les yeux, le jetèrent en prison. Une fête fut donnée, notre héros y fut convié en guise de divertissement. Mais entre-temps ses cheveux avaient repoussé. Samson s’appuya sur les colonnes du temple, les fit tomber,l’ensemble de l’édifice s’écroula sur lui entraînant la mort de nombreux Philistins. Cet épisode nous montre combien le fait de pas se laisser déterminer par les ennemis de la vie, ne pas persister dans un rôle de victime, ne pas redouter de perdre la vie, détermine ce qu’est la vraie lutte. Le vrai guerrier se bat pour la vie. Il ne se bat pas contre quelqu’un. Samson se bat pour les hommes, afin de leur permettre de vivre en paix. Les attentats terroristes récents en Espagne, les menacent de guerre permanentes doivent nous inciter à réfléchir sur l’archétype du guerrier. Car enfin celui qui se sent obligé de détruire, de semer la mort, aveuglé de colère n’est absolument pas un guerrier authentique. Se servir positivement de cet archétype consiste à résister contre le mal et combattre pour la paix.
Avec David, apparaît une double polarité: être capable de se battre et d’aimer en même temps.
Lui non plus n’est pas un guerrier cruel, et se bat en faveur de la vie. Il noue une amitié solide avec Jonathan, se refuse à tuer Saül le père de son ami. La victoire contre Goliath, guerrier aguerri ne manque pas de fasciner ni de questionner.N’est-ce pas la confiance en Dieu qui lui permet de s’opposer sans arme à la force individuelle qui le combat?
David n’acquiert pas les qualités du Roi d’emblée, là également c’est au bout d’un parcours semé d’embûches, de déceptions, de peurs qu’il le devient. David a ses zones d’ombre ainsi qu’en témoigne sa rencontre avec Bethsabée. Le violent désir qui s’empare de notre guerrier et roi, l’amène à faire quérir cette femme, coucher avec. Elle devient enceinte. David ira jusqu’à user de ruse pour ramener le mari Urie de la guerre, de manière à ce qu’il endosse la paternité. Devant le refus d’Urie, David ira jusqu’à exiger qu’il soit placé en première ligne lors des combats. Dieu enverra le prophète Nathan pour lui reprocher sa forfaiture et le mettre face à sa faute. David ne se dérobera pas, assumera et acceptera cet apprentissage douloureux qui lui est imposé. Son fils mourra en effet et sa famille connaîtra le malheur. David reconnaît sa culpabilité, d’avoir fait l’expérience de sa démesure il acquiert la possibilité de cesser de se surestimer.
Ce qui caractérise David tient en ce qu’il cherche conseil sur un plan spirituel. Il mesure que ne compter que sur sa seule raison, ne permet pas de gouverner ni d’assumer la responsabilité du royaume. Il s’agit de pouvoir compter sur une autre source, divine..
David est décrit comme musicien et guerrier. Cette précision est essentielle, la musique et la lutte vont de pair, les sentiments d’une part et la raison et la volonté de l’autre.
Grâce à David, être un homme c’est vivre de soi-même, ne pas se laisser déterminer de l’extérieur, c’est être en harmonie avec soi-même. C’est également se tourner vers Dieu, lui demander conseil, s’en remettre à Lui. Pour être Roi David a dû se réconcilier avec la totalité de lui-même et prendre sa vie en main.
Terminons ce bref voyage en masculinité par Salomon. Ce dernier est admiré pour sa sagesse mais connu aussi par son amour des femmes. A travers lui, il nous est proposé d’apprendre à aimer de façon authentique. Développer en soi la dimension du guerrier comme nous l’avons précédemment vu, rend l’homme capable de conquérir une femme. Intégrer cette dimension préserve notre guerrier de s’identifier à sa fonction. Et surtout ouvre l’homme à une dimension essentielle plus féminine dans laquelle il explore sa capacité à aimer, à recevoir de l’amour, à cultiver son inspiration, sa sensibilité. Intégrer cette dimension permet de devenir pleinement homme.
Ces hommes forts, de chair et de sang nous touchent encore aujourd’hui par leur parcours difficile, douloureux. Par l’énergie qui les meut, ils viennent susciter une même énergie vitale en nous.
Aucun d’eux n’est parfait: les épreuves ne les ménagent pas. Il s’avère qu’aucun d’eux n’a choisi de passer à côté de son existence. Ils osent la vie, et évitent une vie vide, ennuyeuse. Ils ne nient pas leurs échecs mais en tirent profit. Ces modèles masculins se relèvent en dépit des périls rencontrés, et gagnent à travers leurs blessures une réelle capacité d’amour.
Tous luttent en faveur des hommes, de la justice et de la vie. Leur engagement est placé sous le regard de Dieu. S’ils se mettent en route c’est pour rejoindre la voie que Dieu a choisi pour chacun de nous. Les suivre nous fait rejoindre une virilité authentique, véritable. Puissions-nous, sur leurs traces nous accomplir en tant qu’hommes et réaliser ce pour quoi nous nous sommes incarnés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *